Fritz, l'éléphant de cirque sauvé de l'oubli par la ville de Tours

Sur les affiches du cirque Barnum, collées aux quatre coins du monde, il était Fritz, le fameux, l’immense, le terrifiant Fritz ! Le plus grand éléphant sur terre, venu dans votre ville pour une tournée exceptionnelle ! Sous les gigantesques chapiteaux, il impressionnait les adultes comme les enfants, venus de loin pour le voir parader sur la piste. Pourtant, derrière les paillettes du spectacle, Fritz a vécu une existence misérable. Aujourd’hui, des militants se battent pour honorer la mémoire de cet éléphant extraordinaire, qui a vécu la vie ordinaire de tous les animaux de cirque.

Une vie tombée dans l'oubli

Fritz est né loin des cages et des pistes de cirque, dans la jungle du nord de l’Inde. C’est là qu’il a été capturé, en 1870 : il n’avait qu’un an. Pour s’emparer de lui et des autres éléphanteaux, les braconniers ont tué de nombreux adultes de son groupe familial… Le jeune Fritz s’est alors retrouvé au sein d’un véritable trafic d’animaux, tel qu’il était déployé au XIXe siècle pour fournir les ménageries (il s’agit des premiers zoos) ou les cirques en animaux sauvages : embarqué de force sur un cargo, il a passé des mois en mer aux côtés de centaines d’animaux (dromadaires, chèvres nubiennes, girafes, antilopes…) capturés en Afrique, et également destinés à une vie de captivité.

Arrivés en Europe, Fritz et les autres animaux sont embarqués dans un train : Fritz est envoyé en Allemagne, dans la ville de Hambourg. Là-bas, l’éléphanteau endure l’enfermement, les visites des spectateurs humains, et les terribles hivers (il fait jusqu’à -10 °C, et Fritz est entièrement emmitouflé pour survivre à ces températures extrêmes). Quelques années plus tard, Fritz est vendu à Phineas Taylor Barnum : ce circassien est célèbre aux États-Unis, où il monte de grands spectacles de cirque. Après une première traversée de l’océan Atlantique, voilà maintenant Fritz sous un chapiteau américain : il a été dompté pour apprendre à faire des tours sur la piste. Fritz attire alors le public : il est considéré comme le plus grand éléphant du monde !

Arrivée de Fritz l'éléphant à Tours

Cette vie d’enfermement, d’itinérance et de violence porte sur le moral des animaux… Au cours de sa vie, Fritz a connu de nombreux éléphants qui ont été mis à mort par le personnel de la ménagerie ou du cirque. Eh oui, les éléphants sont tellement forts qu’en captivité, ils peuvent rapidement devenir dangereux pour les humains… C’est aussi ce qui adviendra de Fritz. Lors d’une tournée en France, l’éléphant projette son palefrenier contre le mur. L’homme ne survivra pas. Lorsque, le 10 juin 1902, Fritz s’agite pendant une parade dans la ville de Tours, le personnel du cirque n’hésite plus : l’animal est mis à mort dans la rue.

Après sa mort, Fritz a été naturalisé : son corps empaillé est toujours à Tours, dans le jardin du musée des Beaux-Arts, où les habitants de la ville viennent lui rendre hommage.

Rendre (enfin) hommage à Fritz

C’est là qu’Isy Ochoa a rencontré le célèbre éléphant. « Je ne connaissais pas du tout son histoire ! raconte l’illustratrice. J’étais de visite à Tours, j’ai vu cet éléphant, j’ai pensé : “Qu’est-ce que tu fais là, toi ?” » De retour chez elle, Isy se plonge dans l’histoire des ménageries et des cirques au XIXe siècle, et découvre l’ampleur du trafic d’animaux sauvages à l’époque. « Pendant des mois, je suis restée enfermée chez moi, à lire des livres, à reconstituer l’histoire de Fritz… Et j’ai voulu la raconter. » Eh oui, pour honorer la mémoire de Fritz, quoi de mieux que d’écrire un livre ? 

Le livre d’Isy Ochoa sur Fritz lui a permis de raviver l’histoire oubliée de ce géant du siècle dernier… mais cela ne lui suffisait pas. « Il est devenu très proche de moi, même si je ne l’ai jamais connu… Et je m’étais promis de lui rendre justice », raconte-t-elle. C’est pourquoi l’illustratrice a également créé un comité pour lui rendre hommage. Et rapidement, les militants pour la mémoire de l’éléphant ont obtenu gain de cause ! Le 4 octobre 2020, la Mairie de Tours a renommé le lieu où Fritz a trouvé la mort : il est devenu le « jardin Éléphant Fritz ».

Une décision cruciale pour ne pas oublier son histoire, comme l’explique Betsabée Haas, adjointe au maire chargée de la biodiversité :

On dit que les éléphants ont une bonne mémoire. Certains humains en ont aussi : merci à eux !