ÊTRES SENSIBLES / 50 ans d’une loi majeure pour les animaux

10 juillet 2026 /

Il y a 50 ans aujourd’hui, le Parlement gravait dans la loi un principe inédit : les animaux sont des êtres sensibles, et leurs besoins doivent être respectés. Pour la première fois, les animaux n’étaient ainsi plus de simples choses aux yeux du droit. Depuis, les scientifiques ont tenté de mieux comprendre leur ressenti. Est-il pris en compte aujourd’hui ? La loi est-elle bien appliquée ?

Qu’il s’agisse d’une vibration de l’air, d’une onde lumineuse, d’une pression sur la peau, d’un changement de température ou de molécules portées par le vent, les animaux se tiennent au cœur d’un riche faisceau de perceptions. Comme nous, les animaux ressentent. La lumière, les sons, les goûts, les odeurs, les caresses, la douleur… Des philosophes comme Condorcet, Rousseau ou Voltaire avaient déjà posé la sensibilité comme fondement de notre devoir moral envers les animaux.

Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau

« […] si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible.  »

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755

Etienne Bonnot de Condillac

Etienne Bonnot de Condillac

« Il est impossible de concevoir que le mécanisme puisse seul régler les actions des animaux. Il y autre chose dans les bêtes que du mouvement. Ce ne sont pas de purs automates : elles sentent. Que si elles sentent, elles sentent comme nous.  »

Traité des animaux, 1755

Il y a 50 ans, par la loi du 10 juillet 1976 sur la protection de la nature, le droit français a reconnu que les animaux ressentent ce qui leur arrive.

« Il faut cesser de considérer les animaux comme des choses inertes pour admettre que ce sont aussi des êtres vivants qui souffrent », déclarait le sénateur Francis Palmero à l’occasion du vote. Pour le député Roland Nungesser, rapporteur du texte, « l’animal doit être protégé en tant que tel et pour lui-même ».

Fervent soutien du projet de loi, le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing concluait : « Désormais, dans la loi, l’animal est considéré comme un être sensible. »

Que dit la loi ?

Le Code rural français indique ainsi depuis 1976 que les animaux sont des êtres sensibles, et que leurs besoins doivent être pris en compte. Les propriétaires d’un animal doivent lui garantir des conditions de vie qui correspondent à ses besoins : « tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ». C’est l’article L214-1 du Code rural et de la pêche maritime, qui a inspiré l’association de défense des animaux L214 dans le choix de son nom.

En 2015, le Code civil a aussi été modifié pour reconnaître les animaux comme des « êtres vivants doués de sensibilité ». Depuis 2021, la sensibilité des animaux est aussi enseignée à l’école, dans de nouveaux programmes en Éducation morale et civique autour du respect des animaux. Enfin, depuis 2009, tous les pays membres de l’Union européenne doivent « tenir pleinement compte du bien-être des animaux en tant qu’êtres sensibles ».

Drapeau français

Code rural et de la pêche maritime

« Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. »

Article L214-1, Code rural et de la pêche maritime / 1976.

Drapeau français

Code civil

« Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens. »

Article 515-14, Code civil / 2015.

Drapeau français

Code de l'éducation

« L’enseignement moral et civique sensibilise également, à l’école primaire, au collège et au lycée, les élèves au respect des animaux de compagnie. Il présente les animaux de compagnie comme sensibles et contribue à prévenir tout acte de maltraitance animale. »

Article L312-15 du Code de l’éducation / 2021

Drapeau de l'Union européenne

Règlement (CE) N° 1099/2009

« La sensibilité d’un animal est essentiellement sa capacité à ressentir la douleur.  […].  »

Règlement (CE) N° 1099/2009 du Conseil du 24 septembre 2009 sur la protection des animaux au moment de leur mise à mort / 2009

Que dit le dictionnaire ?

Un être sensible est un être « capable de sensations et de perceptions ». Le dictionnaire de l’Académie française précise qu’un être sensible « ressent vivement certaines impressions physiques, certains phénomènes et peut en être affecté, fragilisé » et qu’il est ainsi « sensible à la douleur ».

Que dit la science ?

Aujourd’hui, grâce à la biologie, à l’éthologie et aux neurosciences, les scientifiques étudient le cerveau des animaux, leurs réactions, leurs sensations. Il est ainsi établi que les animaux ressentent la douleur, la joie, le plaisir, la tristesse…

Ainsi, des expériences ont montré que les poissons évitent les endroits où ils ont souffert, que les pieuvres soignent leurs blessures, ou que les cochons peuvent être stressés s’ils sont séparés de leurs proches.


Selon la primatologue Jane Goodall, « beaucoup de gens encore ne veulent pas considérer les animaux comme des êtres sensibles, avec des émotions et une personnalité. On parle de conservation d’espèces, mais en réalité c’est de la conservation d’individus – avec chacun sa propre vie, son caractère et sa famille – qu’il s’agit. »

Jane Goodall / Beaucoup de gens encore ne veulent pas considérer les animaux comme des êtres sensibles, avec des émotions et une personnalité.
« Beaucoup de gens encore ne veulent pas considérer les animaux comme des êtres sensibles, avec des émotions et une personnalité. » Photo Michael Neugebauer

Que disent les éthologues ?

Pour caractériser les besoins des animaux, les instances scientifiques internationales (EFSA, OMSA, etc.) ont retenu le principe des cinq libertés, formulé en 1979 par le Farm Animal Welfare Council. Ce sont les cinq exigences minimales que tout élevage devrait respecter pour répondre aux besoins fondamentaux des animaux :

  • Absence de faim, de soif et de malnutrition : l’animal doit pouvoir s’abreuver et avoir accès à une alimentation adaptée à son espèce et à son statut physiologique.
  • Absence de douleur, de lésions et de maladies : l’animal ne doit pas subir de mauvais traitements et doit être soigné en cas de pathologie.
  • Absence de stress physique et thermique : un certain confort physique doit être garanti.
  • Absence de peur et de détresse : les conditions d’élevage ne doivent pas induire de souffrances psychiques.
  • Liberté d’exprimer les comportements normaux de son espèce : l’environnement doit être adapté à ses besoins spécifiques.


Les travaux en éthologie permettent de comprendre les besoins comportementaux des animaux d’élevage. En France, 80 % de ces animaux vivent en élevage intensif. Dans ces bâtiments sans accès à l’extérieur, ils cherchent à exprimer leurs comportements naturels, parfois même si l’environnement est inadapté : 

  • Une poule en cage cherche à prendre des bains de poussière sur le sol grillagé.
  • Privé de paille, un cochon en élevage intensif redirige son besoin d’exploration en mordant ses congénères.
  • Les cochons ont besoin de fouir le sol, de creuser, de mâchouiller et de brouter, activités hautement motivées auxquelles ils consacrent 75 % de leur temps lorsqu’ils en ont la possibilité.
  • Les truies ont besoin de construire un nid, puis de prendre soin de leurs petits au moins 3 mois.
  • Les poulets ont besoin d’un environnement leur permettant de se déplacer librement, de se percher, de picorer, de gratter le sol ou de prendre des bains de poussière et de soleil
  • Animaux craintifs et très actifs, les lapins ont besoin d’assez d’espace pour sauter, se dresser, se cacher, ronger


Ainsi, un élevage conforme à l’article L214 devrait
garantir à tous les animaux un accès au plein air pour répondre à leurs besoins comportementaux. Cet élevage n’isolerait pas des animaux grégaires de leurs congénères, ne leur imposerait ni sevrage brutal ni reproduction forcée, ne pratiquerait pas de mutilations, ne les entasserait pas dans des bâtiments surpeuplés sans lumière du jour.

Selon l’éthologue Jessica Serra : « De nombreuses découvertes scientifiques ont démontré que la plupart des animaux ressentent une grande variété d’émotions : la joie, le plaisir, la peur, la colère, le stress, la dépression, la douleur, l’attachement… L’expression de leurs comportements naturels est ainsi un besoin essentiel pour leur bien-être global. Les besoins comportementaux des animaux ne sont pas des caprices : ce sont des besoins fondamentaux. »

Élevage intensif de poulets / Mayenne / Photo L214
Élevage intensif de poulets / Mayenne / Photo L214

Les chiffres clefs de l'élevage intensif en France

  • 1976 → 2026 : une vache produit 3 fois plus de lait par an, une poule pond 70 œufs supplémentaires, une lapine met au monde 39 lapereaux de plus, et un poulet de 35 jours présente 2 fois plus de blanc.
  • 8 animaux sur 10 vivent en élevage intensif.
  • Les poulets peuvent être entassés jusqu’à 22 oiseaux par m2 dans des bâtiments fermés.
  • 95% des cochons vivent en élevage intensif dans des enclos en béton.
  • Les truies vivent plus de la moitié de leur vie en cage.
  • 3 condamnations de l’État pour défaillance dans sa mission de contrôle en élevage en 2025 et 2026.
  • 98 % des Européens favorables à la fin progressive de l’élevage en cages.
  • 84 % des Français favorables à l’interdiction de l’élevage intensif d’ici 10 ans. 
  • Plus de 200 entreprises engagées à exclure les œufs de poules élevées en cage.

Que demandent les associations ?

Les animaux restent considérés dans le droit comme des biens. Ils peuvent être la propriété de quelqu’un, avoir un prix, s’échanger ou se vendre – en animalerie, chez des éleveurs, à l’abattoir – comme s’ils étaient des objets de consommation, comme un vélo ou des chaussettes. Les associations réclament pour les animaux un statut juridique distinct de celui des choses.

Elles dénoncent aussi souvent des infractions massives et affirment que la loi sur la sensibilité des animaux n’est pas respectée : dans les élevages intensifs où les animaux sont entassés, dans les cirques où ils sont maintenus en captivité, dans les laboratoires où ils servent à faire des expériences parfois douloureuses, dans des spectacles mortels comme la corrida… Pêchés en nombre vertigineux, les poissons sont des êtres sensibles mais ne bénéficient d’aucune protection légale.

Selon les associations, de nombreux progrès restent à faire : interdire les élevages intensifs, mettre un terme aux pratiques qui causent de la douleur (gavage pour le foie gras, spectacles de corrida…), mieux informer le public sur ce que les animaux ressentent, par exemple. L’association L214 propose notamment les mesures suivantes :

  • Interdire sous 10 ans les élevages intensifs.
  • Réorienter les subventions vers des pratiques agricoles et alimentaires végétales.
  • Exclure les protéines animales issues de l’élevage intensif de la restauration publique, et y servir au moins 50 % de menus végétariens.
Poulets recueillis au refuge GroinGroin / Sarthe / Photo D. Hofbauer
Poulets recueillis au refuge GroinGroin / Sarthe / Photo D. Hofbauer
Asie et Europe, veaux recueillis au refuge L’Autre Ferme / Charente / Photo D. Hofbauer
Asie et Europe, veaux recueillis au refuge L’Autre Ferme / Charente / Photo D. Hofbauer
Harry, Hermione, Lily et Hagrid, cochons rescapés au refuge GroinGroin / Sarthe / Photo D. Hofbauer
Harry, Hermione, Lily et Hagrid, cochons rescapés au refuge GroinGroin / Sarthe / Photo D. Hofbauer

Revue de presse