Nous avons reçu cette contribution d’Adrien, 16 ans et journaliste en herbe. Merci à toi Adrien !
« Je m’appelle Adrien et suis en seconde. Je suis antispéciste et vegan, et je milite de différentes façons à propos de la condition des animaux non humains dans nos sociétés. J’ai notamment créé un journal local auto-édité, La Gazette antispéciste, que je finance et diffuse avec mes moyens. Je le distribue autour de moi pour sensibiliser le public, donner à lire et à réfléchir à des personnes qui ne s’y seraient pas penchées autrement. Pour le n°3, j’ai eu la chance d’interviewer Brigitte Gothière, la cofondatrice de l’association L214. Je remercie L214 Éducation de publier cet échange.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et ce que vous faites pour les animaux ?
Je suis Brigitte Gothière, cofondatrice de L214 avec Sébastien Arsac. On a créé l’association en 2008, mais on militait ensemble pour les animaux bien avant, depuis la fin des années 90. L214 travaille à rendre visible ce que l’industrie de l’élevage et de l’abattage cache : les conditions de vie et de mort des animaux utilisés pour l’alimentation. On mène des enquêtes dans les élevages et les abattoirs, on informe le public, on fait du plaidoyer auprès des entreprises et des politiques, et on accompagne les personnes qui veulent changer leur alimentation. Au quotidien, je m’occupe de la coordination générale, des relations avec la presse, du suivi des dossiers juridiques, et je participe aux décisions stratégiques de l’association.
Pourquoi l’association L214 n’utilise-t-elle pas le terme « spécisme » ?
On ne s’interdit pas de l’utiliser, mais ce n’est effectivement pas notre vocabulaire courant. L214 s’adresse au grand public, à des gens qui n’ont pas encore commencé à réfléchir à la question animale, voire qui n’y ont jamais pensé. Notre porte d’entrée, ce sont les images, les faits, la réalité concrète de ce que vivent les animaux. Si on commence par un mot que les gens ne connaissent pas, on crée une distance avant même d’avoir pu montrer quoi que ce soit. Le mot « spécisme » est utile dans les cercles militants, il a une vraie force conceptuelle, mais dans la communication grand public, on préfère montrer, puis laisser les gens cheminer. Certains arriveront au concept de spécisme par eux-mêmes, d’autres non, mais l’important c’est que le déclic ait lieu.
L214 s’attaque majoritairement à l’élevage intensif, mais assez peu à l’idée de l’élevage même. Pourquoi ce choix ?
C’est un choix stratégique, pas un choix de conviction. Personnellement, et c’est le cas de beaucoup de gens à L214, je pense que le problème est l’exploitation animale dans son ensemble. Mais on est pragmatiques. Aujourd’hui en France, plus de 80 % des animaux d’élevage vivent dans des systèmes intensifs. C’est là que la souffrance est la plus massive, la plus systématique, et c’est aussi là que le public peut entendre notre message, parce que la plupart des gens trouvent l’élevage intensif inacceptable quand ils voient ce que c’est. Si on commençait par dire « il faut arrêter tout élevage », on perdrait une grande partie des gens qui sont pourtant prêts à faire un bout de chemin. Et en attendant, des milliards d’animaux souffrent dans des conditions que personne ne peut défendre. On travaille à réduire cette souffrance maintenant, concrètement, tout en posant les bases d’une réflexion plus large.
Pourquoi les autres animaux sont-ils à la fois un tabou, un sujet qui dérange, et la lutte pour leurs droits un combat dont si peu de gens semblent vouloir s’emparer ?
Parce que contrairement à d’autres injustices, celle-ci implique quasiment tout le monde. Quand on parle des animaux d’élevage, on parle de ce que les gens ont dans leur assiette, trois fois par jour. Ce n’est pas abstrait, c’est intime. Remettre ça en question, c’est toucher aux habitudes, à la culture, aux repas de famille, à l’identité. Il y a aussi quelque chose de très puissant dans le fait que cette violence est organisée pour être invisible : les élevages sont fermés, les abattoirs sont fermés, le vocabulaire lui-même est fait pour qu’on oublie l’animal derrière le « produit ». La philosophe Melanie Joy parle de « carnisme » pour décrire ce système de croyances invisibles qui rend la consommation de certains animaux normale, naturelle et nécessaire. C’est difficile de lutter contre quelque chose que la société a rendu impensable.
Que pensez-vous de la nécessité de la prise de parti de l’antispécisme dans les autres luttes contre la domination, et dans l’engagement politique ?
Je pense que les mécanismes de domination se ressemblent, oui — l’exploitation animale repose sur les mêmes logiques de mise à distance, de déshumanisation (ou de « désanimalisation » si on veut), d’invisibilisation. Mais je suis prudente sur l’idée que toutes les luttes doivent nécessairement converger dans la pratique. Chaque mouvement a ses combats, son tempo, ses priorités. Ce qui me semble important, c’est que les militants animalistes soient cultivés, ouverts, qu’ils comprennent les autres luttes — et que les autres mouvements cessent de traiter la question animale comme un sujet secondaire ou ridicule. Sur l’engagement politique au sens partisan, L214 est apartisane. On travaille avec tous les bords politiques dès qu’il y a une avancée possible pour les animaux. Mais au sens large, bien sûr que c’est politique : remettre en cause un système qui tue des milliards d’êtres vivants chaque année, c’est un acte profondément politique.
Pensez-vous que l’on a besoin d’un rapport personnel à un animal pour respecter les droits de tous les autres ?
Non, je ne crois pas que ce soit nécessaire. La justice ne devrait pas dépendre de l’affection. On n’a pas besoin d’avoir rencontré un réfugié pour être choqué par le sort des réfugiés. Cela dit, la rencontre avec un animal — un vrai individu, pas une abstraction — ça change quelque chose. Quand on regarde un cochon dans les yeux et qu’on voit qu’il est curieux, qu’il a peur, qu’il joue, quelque chose bascule. Ce n’est pas une condition, mais c’est un accélérateur. Et je pense que c’est pour ça que l’industrie fait tout pour que cette rencontre n’ait pas lieu.
Comment faites-vous pour montrer le niveau de violence malgré la banalité ?
Honnêtement, c’est le défi permanent. Ce qu’on fait à L214 avec les enquêtes, c’est exactement ça : rendre visible l’invisible. Les images parlent. Quand les gens voient une poule déplumée dans une cage, un cochon qui agonise sur un sol en béton, ils comprennent. Pas besoin de grands discours. Dans les conversations quotidiennes, c’est plus délicat. J’essaie de ne pas être dans la leçon de morale, parce que ça braque. Je pose des questions plutôt que d’asséner des réponses. « Tu sais combien de temps vit un poulet d’élevage ? » — 35 jours, c’est un bébé, et ça, les gens ne le savent pas. Je m’appuie beaucoup sur les faits, les chiffres, le concret. La banalité du mal, pour reprendre Hannah Arendt, c’est précisément ça : il ne s’agit pas de crier plus fort, mais de faire voir ce qui est juste sous nos yeux et qu’on a appris à ne pas regarder.
Que recommandez-vous à celles et ceux qui s’interrogent ?
Le livre de Martin Gibert, Voir son steak comme un animal mort. C’est court, accessible, drôle même par moments, et ça décortique très bien tous les mécanismes psychologiques qui font qu’on sait sans vouloir savoir. C’est un bon point de départ pour quelqu’un qui commence à se poser des questions.
Comment tenez-vous ?
C’est une vraie question, et je ne vais pas faire semblant que c’est facile. Il y a des jours où le poids est immense. On voit des images terribles, on sait que pendant qu’on parle, des millions d’animaux souffrent, et les changements sont lents. Ce qui me tient, c’est d’abord le collectif : l’équipe de L214, les bénévoles, les gens qu’on croise et qui nous disent qu’une de nos vidéos a changé leur regard. Ce n’est pas rien. Et puis il y a les avancées concrètes — une enseigne qui s’engage, une pratique interdite, un élevage qui ferme. C’est lent, mais ça bouge. Je me dis aussi que quand on a commencé il y a vingt ans, personne ne parlait de condition animale dans les médias, et aujourd’hui c’est un sujet de société. Il faut se rappeler d’où on vient pour ne pas désespérer du chemin qu’il reste. Et honnêtement, il y a aussi une forme de devoir : quand on sait, on ne peut plus détourner le regard. Ça ne veut pas dire qu’on ne s’épuise pas, mais ça veut dire qu’on ne lâche pas.
Un grand merci à Brigitte Gothière pour ses réponses. Si vous le souhaitez, vous pouvez soutenir directement le travail de L214 sur leur site internet ou en devenant bénévole dans un groupe local.
PS : Cette interview a été publiée dans le n°3 de La Gazette antispéciste au printemps 2026. Si vous souhaitez découvrir les autres numéros et articles, c’est par ici : https://linktr.ee/gazette.antispeciste »