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Eloge de la sensibilité

Quelles responsabilités sont induites par le fait que les animaux ressentent ?

Article rédigé pour le colloque « L'homme et l'animal », Réflexions institutionnelles de Ville-Evrard, juin 2018.



La notion de sensibilité est au cœur de la question animale. Depuis 1976, l'article L214-1 du Code rural reconnaît les autres animaux comme des « êtres sensibles » et enjoint les détenteurs d'animaux à leur garantir des conditions de vie « compatibles avec les impératifs biologiques de leur espèce ». Pour l'heure, cet article de loi n'a été sérieusement pris en compte ni dans les pratiques ni dans le droit. Par ailleurs, il n'est pas aisé de définir précisément ce qu'est la sensibilité, ni toujours évident de saisir le sens qui lui est donné dans le cadre des réglementations qui encadrent la protection des animaux. Qu'est-ce qu'un être sensible, et quelles responsabilités se trouvent induites par le fait que les animaux ressentent ?


Sensibles ou sentients ?

Dans les textes réglementaires européens en vigueur – comme le Protocole d'Amsterdam adopté en 1992 et selon lequel la Communauté et les États membres s'engagent « à tenir pleinement compte des exigences du bien-être des animaux en tant qu'êtres sensibles » – le terme « être sensible » usité dans les versions françaises apparaît comme la traduction d'une formule qui n'a pas d'équivalent en français : « sentient beings ».

De quoi s'agit-il ? La sentience se tient à la croisée de la sensibilité nerveuse (les sensations physiques) et de la conscience. Elle désigne une réalité physiologique que nous partageons avec les autres animaux : c'est en effet à la première personne que nous faisons chacun l'expérience sensible du monde qui nous entoure. Animaux humains on non-humains, nous nous vivons comme les sujets de nos propres sensations, à titre individuel et conscient.

Ainsi, pour l'ensemble des êtres qui sont sensibles, il ne s'agit pas seulement de faire l'expérience de différentes sensations via nos nombreux sens, il s'agit également d'en faire quelque chose, d'attribuer à nos informations sensorielles une valeur (certaines sont positives, d'autres sont négatives) et d'y réagir par des comportements appropriés pour prolonger ou reproduire les sensations agréables et éviter les expériences douloureuses ou désagréables. Anticiper d'expérience le pincement de la clôture électrique, reculer devant le fouet du dresseur de cirque, savourer les rayons du soleil, faire des roulades dans l'herbe, se blottir dans la chaleur affectueuse d'un parent : comme nous, les autres animaux peuvent vivre une existence paisible et satisfaisante, mais ils peuvent aussi souffrir, s'ennuyer, être effrayés ou stressés. Comme nous, ils manifestent un attachement à leur propre vie, à leur intégrité physique et à leur liberté de mouvement. Nombre d'entre eux font l'expérience de joies et de peines, ont une famille, des « réseaux sociaux », une mémoire personnelle, des préférences, rêvent durant leur sommeil.


De l'histoire ancienne

Loin d'être une lubie moderne de citadins aisés ou oisifs, la cause animale puise à des racines philosophiques anciennes. À la question « les animaux peuvent-ils être sujets de droits dans la cité ? », Aristote soutient dès la Grèce antique qu'étant dépourvus de raison (âme rationnelle), les animaux ne peuvent être sujets de droits ou s'en voir attribuer. Parmi ses propres disciples, Théophraste rétorque d'abord qu'il est faux que les animaux ne raisonnent pas, et ensuite que ce n'est pas cela qui compte mais, précisément, le fait qu'ils soient sensibles (âme sensitive).

De nombreux siècles plus tard, en réponse à Descartes défendant dans sa théorie de l'animal-machine que les animaux s'apparentent à des automates et n'éprouvent même pas de sensations ou de sentiments, Voltaire tance directement le philosophe : « Des barbares saisissent ce chien, qui l'emporte si prodigieusement sur l'homme en amitié ; ils le clouent sur une table et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mézaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu'il ne sente pas ? A-t-il des nerfs pour rester impassible [1] ? »

En 1752, les Lettres philosophiques de Pierre Louis Moreau de Maupertuis – mathématicien, astronome et biologiste qui répandit en France la théorie de la gravitation universelle de Newton – contiennent une lettre intitulée Du droit sur les bêtes où il dénonce la cruauté envers les animaux : « Il me semble qu'on a une raison plus décisive pour ne point croire permis de tuer ou de tourmenter les bêtes : il suffit de croire, comme on ne peut guère s'en empêcher, qu'elles sont capables de sentiment [2]. »




Chez Rousseau [3], la réflexion sur la sensibilité des animaux et les responsabilités qu'elle induit s'inscrit dans un discours plus général sur les inégalités et sur la priorité de la sensibilité sur la raison en tant que critère moral : « Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c'est moins parce qu'il est un être raisonnable que parce qu'il est un être sensible ; qualité qui, étant commune à la bête et à l'homme, doit au moins donner à l'une le droit de n'être point maltraitée inutilement par l'autre. »

À de nombreux égards, en effet, l'exploitation des animaux et les discours qui la justifient puisent aux mêmes racines que de nombreux systèmes de domination à l'œuvre au sein même du genre humain. Au XVIIIe siècle, le philosophe utilitariste anglais Jeremy Bentham était, par exemple, un défenseur de la liberté individuelle, de la liberté d'expression, de la séparation de l'Église et de l'État, du droit au divorce, de la décriminalisation des rapports homosexuels, de l'abolition de l'esclavage, de l'abolition de la peine de mort, et de l'abolition des peines physiques, y compris pour les enfants. Proche des révolutionnaires français de son temps, Bentham poussa par-delà la frontière d'espèce la réflexion qu'il menait alors sur les droits de l'homme et les fondements de l'égalité de droits entre humains. À propos de la possibilité d'accorder des droits aux animaux, il s'interrogeait ainsi : « La question n'est pas de savoir s'ils peuvent parler ou s'ils peuvent raisonner, mais s'ils peuvent souffrir ? [4] »

Une question en forme de slogan. Elle ne signifie pas, comme on l'entend parfois, qu'il s'agirait d'accorder aux animaux et aux humains les mêmes droits, mais que les raisons pour lesquelles nous nous accordons de la considération - entre nous - s'appliquent aux animaux pour les mêmes raisons qu'elles s'appliquent à nous. Ainsi, dans sa réflexion sur les droits universels, Bentham note que la question à se poser - au sujet des humains comme au sujet des animaux - est la même. A nouveau, la sensibilité des individus se voit identifiée comme un critère moral déterminant, indépendamment des catégorisations d'origine géographique, d'origine sociale, de genre, d'âge ou ... d'espèce.


Plaidoyer pour la sensibilité

En France, sous Napoléon Bonaparte, le début du XIXe siècle voit naître le Code civil. Il rassemble l'ensemble des règles qui déterminent le statut des personnes de nationalité française, celui des biens et celui des relations entre les personnes privées. Au titre des propriétés, les animaux y sont inscrits dans la catégorie des « biens meubles ». Il est sans doute troublant de constater qu'il aura fallu plus de deux siècles pour que cette catégorisation se trouve officiellement discutée et, à vrai dire, à peine corrigée. En effet, au terme d'une campagne haletante soutenue par de nombreux intellectuels et portée par la Fondation 30 Millions d'Amis, le Parlement français vota enfin, en janvier 2015, un amendement qui aligne désormais le Code civil sur le Code rural et le Code pénal. Malgré une forte opposition du monde de l'élevage, de la chasse et des industries animales, l'article 515-14 fut adopté :

« Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens [5]. »

S'il accorde enfin aux animaux le statut d'être sensible, l'article semble cependant figé en suspension entre deux conceptions antagonistes, et maintient simultanément leur condition de bien de propriété. Ainsi, dans le même mouvement, le droit français établit l'évidence scientifique que les autres animaux peuvent souffrir, tout en garantissant que les utilisations économiques qui les contraignent, leur nuisent ou leur coûtent la vie peuvent se perpétuer.

Dans ce contexte, il est important de faire de la sensibilité un thème prioritaire. Car lorsque nous reconnaîtront collectivement que les autres animaux ressentent, vibrent, espèrent, soufrent... lorsque les acrobaties mentales et les excuses qui nous permettent de l'ignorer seront devenues indéfendables, nous nous trouverons alors devant la perspective d'une communauté de destin et serons amenés à affronter - ensemble - les responsabilités devant lesquelles nous place le fait que les animaux sont sensibles, comme nous.

Dominic Hofbauer, L214 Education

Notes

[1] François-Marie Arouet, dit Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1764
[2] P.L.M. de Maupertuis, Lettres philosophiques, Dresden 1752, dans Œuvres, Lettre VI, p. 255.
[3] Jean Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755.
[4] Jeremy Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation, 1789.
[5] LOI n°2015-177 du 16 février 2015 - art. 2.